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« L’argent est le reflet des rapports de force qui existent entre les sexes »

Docteure en sociologie, chercheuse aux Etudes genre de l’université de Genève et à l’Iris, EHESS, Laurence Bachmann s’intéresse au rapport entre les femmes et l’argent. Elle a notamment écrit en 2009 « De l’argent à soi. Les préoccupations sociales des femmes à travers leur rapport à l’argent ». L’occasion pour nous de l’interroger sur la façon dont les couples gèrent les questions d’argent entre eux et sur ce que ça nous apprend sur nos sociétés et sur les rapports hommes/femmes.

TLB : Vous vous intéressez aux femmes indépendantes financièrement et à leur rapport à l’argent au sein de leur couple, en quoi est-il particulier ?

Laurence Bachmann : Pour bien comprendre les rapports entre les femmes et l’argent à l’intérieur du couple, il faut d’abord se replacer dans une perspective historique. En effet, jusqu’aux dernières décennies les femmes dans nos sociétés occidentales ont toujours été exclues des questions d’argent. Tout était contrôlé d’abord par le père et ensuite par le mari. L’accès à l’argent est donc quelque chose de récent. « Avoir de l’argent à soi » est quelque chose de nouveau pour les femmes, elles doivent aussi apprendre à le gérer et cela peut entraîner de nouveaux rapports à l’intérieur du couple.

« Dans l’inconscient collectif, le salaire d’une femme n’est souvent que d’appoint »

TLB : Comment cela se passe au quotidien dans la gestion de l’argent ?

L.B. : Dans l’inconscient collectif, il y a encore souvent l’idée que le salaire d’une femme n’est que d’appoint, charge étant donnée au mari de nourrir sa famille et d’en prendre soin. C’est un sentiment qui est également ancré chez beaucoup de femmes. C’est ce ressort sociologique qui fait que j’ai pu voir que beaucoup sont souvent prises entre leur volonté d’affirmer leur indépendance financière, de refuser d’être entretenue et l’idée d’une mutualisation complète de l’argent du couple.

TLB : Comment cela se manifeste concrètement ?

L.B. : Déjà, ce que j’ai pu analyser, c’est que les femmes étaient vraiment très intéressées à parler d’argent. Il y a chez elles le besoin de mettre des mots sur des réactions inconscientes. Le rapport à l’argent est vraiment le reflet des rapports de force qui peuvent exister entre les sexes. L’idéal d’égalité est très fort, mais le fait même qu’il soit recherché montre qu’il n’existe pas encore.
Tout cela entraîne des comportements différents chez les femmes. Certaines vont insister pour garder un compte à elle, d’autres malgré un salaire inférieur à leur mari vont vouloir participer aux dépenses de manière équivalente. Les femmes qui gagnent plus que leur mari sont aussi très souvent mal à l’aise, certaines parlant alors d’argent en commun ou d’autres ne souhaitant pas, malgré cette différence, être décisionnaires des achats.

« Du côté des hommes, l’argent dans le couple n’est pas un sujet de discussion »

TLB : De ce que vous avez pu étudier, qui décide des dépenses dans un couple ?

L.B. : Il y a évidemment toujours cette idée fausse que les femmes seraient plus dépensières. Ce que l’on peut par contre mettre en évidence, c’est que les hommes ont plus de facilité à dépenser de l’argent pour des choses personnelles par exemple des ordinateurs, équipements sportifs… Les femmes, elles, vont avoir un rapport à l’argent lié à leur rôle social de femme. C’est-à-dire qu’elles vont aller vers des dépenses plus axées vers les autres, pour les enfants ou pour un usage collectif dans le foyer.
En ce qui concerne l’acte d’achat pour les grandes dépenses, type maison, voiture… Ce sont généralement toujours les hommes qui ont la décision. Les femmes elles, vont être plus présentes sur les petites dépenses. Et peu importe qui gagne le plus.

TLB : Et l’homme dans tout ça ? Comment voit-il cette évolution du rapport entre les femmes et l’argent ?

L.B. : Du côté des hommes, l’argent ne semble pas être un sujet de discussion. C’est comme s’ils ne désiraient pas ouvrir cette boîte de Pandore sur cette question brûlante, de peur de perdre certains de leurs privilèges. On voit même souvent une sorte de dénigrement vis-à-vis des comportements parfois calculateurs et individualistes de leur épouse qui mettent ainsi en avant cette idée d’indépendance. Eux, de leur côté vont surtout faire l’éloge du collectif, expliquant ne pas compter et ne pas faire de différence entre dépenses personnelles et dépenses pour le foyer. Mais ils ont beau jeu de tenir ce discours et d’avoir cette posture. Encore une fois, il faut comprendre que les femmes ont derrière elles plusieurs millénaires de dépendance à l’homme derrière elles. La peur du lendemain, la volonté d’affirmer cette autonomie ne sont donc pas toujours évidentes à gérer et les incitent à avoir une posture sur la défensive en termes d’argent.
Face à ça, difficile de dire si les hommes sont plus dans l’ignorance de ce qui se joue pour leurs compagnes dans la gestion de l’argent ou s’ils en ont conscience, mais ne s’y intéressent pas. Et comme souvent, je pense qu’ il doit y avoir un peu des deux.

Propose recueillis par Julien Auduc

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