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Surpêche : une arme de destruction massive des océans

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Un article de Jean-Marc Gancille[1] paru dans la revue Virage n°4 — hiver 2019–2020.

La publication le 25 septembre dernier du rapport spécial du GIEC sur l’état de « l’océan et la cryosphère dans un climat en évolution »[2] est sans appel : l’océan est en train de mourir…

L’océan, victime climatique

Le niveau de la mer s’élève à un rythme de plus en plus rapide et l’absorption croissante de CO2 dans l’océan accélère son acidification. Cette acidification, combinée au réchauffement et à la désoxygénation des eaux, cause de nombreux dommages au système océanique et à la biodiversité marine.

Bien que ce rapport reconnaisse que la protection et la restauration des écosystèmes ainsi que le déploiement des « solutions fondées sur la nature » doivent servir de base à l’action pour qu’elle soit réellement durable, la faune marine, qui y contribue massivement par sa vitalité, y est toujours considérée comme une « ressource », voire un « stock », et l’illusion d’une « pêche durable » comme impératif continue à guider les décisions qui édifient le cadre légal actuel.

Pêche non durable et prises accidentelles

Pourtant dans la liste des fléaux qui condamnent progressivement l’océan, la pêche commerciale tient le haut du panier. Elle exploite aujourd’hui 55 % des surfaces marines du globe, soit plus de quatre fois les superficies occupées par l’agriculture sur terre. Dans son rapport Sofia de 2016[3], la FAO souligne que 31 % des stocks mondiaux de poissons sauvages sont surexploités. Leurs populations n’ont pas le temps de se renouveler. À cela s’ajoute les espèces de poissons « pleinement exploités » : 58 %. Total : 89 % des poissons sauvages sont surexploités ou pleinement exploités.

Dans une enquête parue fin 2018[4], UFC-Que choisir révélait que 86 % des cabillauds, soles et bars présents sur les étals des grandes surfaces françaises provenaient d’une pêche non durable, qui pioche dans les stocks déjà surexploités. Cette pêche intensive génère par ailleurs des prises dites accidentelles ou accessoires (« bycatch »), c’est-à-dire la capture d’espèces non ciblées, comme les tortues, les requins, les dauphins ou certains oiseaux marins. La FAO estime les captures accessoires entre 17,9 et 39,5 millions de tonnes chaque année[5]. Ces prises qui contribuent à fragiliser les écosystèmes marins ne sont pas commercialisées mais directement rejetées à la mer.

Alors que le grand public s’émeut de la reprise de la chasse commerciale à la baleine au Japon (qui concernera tout au plus quelques centaines d’individus), une étude publiée en 2006 par la revue scientifique Conservation Biology[6], estime à très exactement 307 753 le nombre de dauphins, baleines et bélugas victimes chaque année de captures accidentelles, soit près de 1 000 animaux par jour. Emmêlés dans les filets et incapables de remonter à la surface, les cétacés, espèces protégées pour la plupart, meurent d’asphyxie ou des blessures que leur infligent les engins de pêche. Consommer ce poisson légal décime les espèces vulnérables ou menacées d’extinction bien plus sûrement que les baleiniers nippons.

Des écosystèmes fragiles et malmenés

La pêche industrielle vide progressivement les océans. Et c’est aussi une machine de destruction massive des écosystèmes marins. Le chalut de fond racle les profondeurs et détériore des habitats fragiles où nichent des espèces sensibles dont la reproductivité est faible. La palangre, constituée d’une ligne où sont accrochés des centaines ou des milliers d’hameçons appâtés, capture des tortues, des thons juvéniles et des requins qui pour la plupart ne survivent pas, déstabilisant ainsi toute la chaîne trophique. Quant à la pêche électrique (désormais interdite en France), elle n’épargne aucun organisme, en électrocutant toute la vie marine.

Dernier symbole de l’absurdité d’un monde où l’on veut pêcher toujours plus loin, plus profond, dans des circonstances extrêmes, dans une méconnaissance quasi totale des effets sur les écosystèmes : la pêche au krill. Cette biomasse vitale pour l’alimentation des animaux des eaux polaires fait désormais l’objet d’une exploitation industrielle à hauteur de plusieurs centaines de milliers de tonnes chaque année, dans le but d’approvisionner l’aquaculture ou de servir de compléments alimentaires dans nos sociétés malades de malbouffe.

Car il faut bien satisfaire la consommation de chaque terrien, qui a presque doublé en 50 ans pour atteindre plus de 20 kg par an et par personne au niveau mondial. L’élevage de poissons constituerait une alternative soutenable ? Sûrement pas. L’aquaculture fournit plus de la moitié des produits de la mer présents dans nos assiettes mais avec 8 % à 10 % de croissance par an depuis 30 ans, le développement fulgurant de ces élevages entraîne dans son sillage de nombreux dégâts écologiques. Dégradation de mangroves, pollution des eaux, rejets de produits chimiques et de médicaments, interactions des poissons échappés avec les espèces sauvages… Et l’aquaculture ne règle pas le problème de la surpêche, puisque les poissons d’élevage sont nourris en partie avec… des poissons sauvages.

@mansum-123RF

1000 milliards d’êtres sensibles

Tous ces chiffres donnent le tournis mais il en est d’autres qui précisent l’étendue du carnage. Si les statistiques de la FAO concernant les poissons sauvages et les poissons d’élevage sont exprimées en tonnages, il est possible d’estimer le nombre de poissons capturés à partir du poids moyen des poissons et d’autres données disponibles. Le rapport « Worse things happen at sea : welfare of wild caught fish » publié sur le site www.fishcount.org.uk[7] s’y est essayé et ses résultats sont à peine croyables : le nombre de poissons capturés chaque année est de l’ordre de 1000 milliards.

Dans une étude parue dans la revue Philosophical Transactions of the Royal Society [[8], les biologistes de l’université de Liverpool viennent de prouver que les récepteurs du système nerveux des poissons réagissent à la douleur de la même façon que ceux des mammifères, en présentant des réactions instinctives qui les amènent à fuir une expérience douloureuse.

Décidément, tout devrait donc nous conduire aujourd’hui à reconsidérer la façon dont nous traitons ces animaux, aussi bien pour éviter un effondrement écologique des océans dont nous dépendons, mais aussi pour témoigner enfin notre humanité vis-à-vis d’êtres vivants sensibles qui ne demandent qu’à vivre.

 

Pour aller plus loin :

 

Notes

[1] Jean-Marc Gancille travaille dans le domaine de la conservation des cétacés à La Réunion. Il est l’auteur de l’essai Ne plus se mentir, Éd. Rue de l’échiquier, 2019.

[2] « Special Report on the Ocean and Cryosphere in a Changing Climate », www.ipcc.ch/srocc.

[3] www.fao.org/state-of-fisheries-aquaculture/fr, www.fao.org/3/a‑i5798f.pdf.

[4] http://bit.ly/QuechoisirPeche.

[5] « A global assessment of fisheries bycatch and discards », www.fao.org/3/T4890E/T4890E00.htm.

[6] « Bycatch of Marine Mammals in U.S. and Global Fisheries. Captura Incidental de Mamíferos en Pesquerías de E.U.A. y Globales », http://bit.ly/ConsBioBycatch.

[7] Cf. Mood, A., Brooke, P., 2010, « Estimating the number of fish caught in global fishing each year », http://fishcount.org.uk/published/std/fishcountstudy.pdf.

[8] « Evolution of nociception and pain: evidence from fish models », sept. 2019, https://royalsocietypublishing.org/doi/10.1098/rstb.2019.0290.


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