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22 mai, journée mondiale de la biodiversité: l’impact de notre alimentation

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Homo sapiens, arrivé sur le territoire qui deviendra la France il y a environ 40 000 ans, n’a pas tardé à modifier son écosystème. Selon Jed Kaplan, spécialiste de la réponse environnementale face aux changements climatiques ayant analysé les traces archéologiques, notre espèce avait détruit par le feu 50 à 60 % de la couverture forestière 20 000 ans plus tard. Pourtant, l’agriculture et la culture sur brûlis commencèrent à se diffuser en France seulement au cours du Ve millénaire avant notre ère. Alors pourquoi nos ancêtres incendiaient-ils les forêts ? Hier comme aujourd’hui, la cause principale de modification des écosystèmes reste la même : l’alimentation. Après les incendies, les humains pouvaient récupérer les dépouilles d’animaux piégés par les flammes. Dans les années qui suivaient, ces chasseurs-cueilleurs pouvaient plus facilement repérer leurs proies, attirées par la repousse d’espèces herbacées et de buissons, ces derniers étant eux-mêmes propices à la cueillette.

Comme partout après l’arrivée de notre espèce, la majorité des plus gros herbivores ainsi que leurs autres prédateurs, privés de nourriture, ont disparu. Panthères, lions, hyènes et ours des cavernes, cerfs géants (mégacéros), rhinocéros, hippopotames, éléphants, antilopes saïga, chevaux sauvages et les fameux mammouths, après avoir survécus à plusieurs épisodes interglaciaires, ne résistèrent pas à l’appétit humain pour la chair animale.

Par la suite, le perfectionnement des outils et l’augmentation de la population accru de plus en plus la pression sur le gibier et les écosystèmes, en particulier en raison d’un besoin croissant de terres pour la culture et l’élevage. Les analyses polliniques montrent une accélération du déboisement par l’homme à partir de la fin du IIIe millénaire avant notre ère. En 1820, la forêt ne recouvre plus qu’un huitième du territoire. L’élan, le plus grand des cervidés, disparaît de France au Xe siècle, et l’auroch, tant représenté dans les peintures rupestres, ne résiste pas aux premiers fusils de chasse du XVIIe siècle. Le tournant du XXe siècle voit la naissance d’un intérêt particulier pour la sauvegarde des espèces. Le bison d’Europe échappe ainsi de justesse à l’extinction et de plus en plus d’espèces, à commencer par les plus charismatiques, sont préservées.

Si l’atteinte d’homo sapiens à la biodiversité est aussi vieille que son histoire, celle-ci s’est largement accélérée au cours des dernières décennies. D’après le Service de la donnée et des études statistiques (SDES), 26 % des espèces évaluées en France présentent aujourd’hui un risque de disparition.

Bien que la chasse ne constitue plus qu’un apport alimentaire anecdotique pour la population française, ses conséquences sur la biodiversité ne sont pas négligeables : parmi les 64 espèces d’oiseaux chassables en France, 21 sont placées sur la liste rouge de l’UICN. D’après un état des lieux de la situation datant de septembre 2016, un tiers des espèces d’oiseaux nicheurs français sont désormais menacés, contre un quart en 2008.

Depuis les années 1950, les évolutions agricoles constituent cependant une menace de bien plus grande ampleur sur la biodiversité, touchant de petits animaux et des plantes qui avaient jusque là été relativement épargnés par les activités humaines. L’abandon progressif du pastoralisme au profit de l’élevage industriel, l’intensification des cultures (y compris par l’apport d’engrais dans les prairies) et l’usage excessif d’herbicides non spécifiques mettent en danger bon nombre des 421 espèces végétales menacées sur le territoire métropolitain. L’utilisation des insecticides dans les champs pèse évidemment en premier lieu sur les espèces d’insectes, dont environ un tiers sont en danger d’extinction en Europe. D’après Francisco Sanchez-Bayo, biologiste auteur d’une méta-analyse récente de 73 études sur le sujet, leur disparition s’effectue à une telle vitesse que « dans 100 ans, tous les insectes pourraient avoir disparu de la surface de notre planète ». Les amphibiens, reptiles, chauves-souris ou encore les oiseaux qui se nourrissent de ces insectes se retrouvent empoisonnés, si ce n’est tout simplement privés de nourriture.

Mais l’impact de notre alimentation ne s’arrête pas aux frontières du territoire hexagonal. La mondialisation a en effet conduit à étendre l’impact de la consommation française hors de ses frontières.  D’après le WWF, l’essentiel de la déforestation issue de la consommation nationale se fait hors Europe, notamment en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est ou en Afrique. Le principal responsable de l’« empreinte forêt » est le soja importé, essentiellement utilisé pour nourrir les animaux d’élevage.

Présente dans de nombreux lieux où la biodiversité terrestre est un enjeu majeur (en particulier en Nouvelle Calédonie, en Polynésie et en Guyane), la France pourrait également jouer un grand rôle dans la préservation des espaces maritimes. Du fait de ses nombreuses possessions insulaires, notre pays dispose de dix-huit fois plus d’étendues océaniques qu’il ne possède de terres : près de 11 millions de kilomètres carrés répartis aux quatre coins du monde qui font de l’espace maritime français le deuxième mondial, juste derrière celui des États-Unis. En 2019, au moins 787 000 millions  de poissons ont été pêchés dans le monde, ce qui constitue un quasi quadruplement par rapport à 1950 et entraîne une diminution affolante des populations de poissons. Selon une enquête de l’association Que Choisir réalisée en 2019, 86 % des poissons vendus dans la grande distribution sont pêchés selon des méthodes non durables ou issus de « stocks » surexploités. Le chalut, un filet qui détériore les fonds marins et capture les différentes espèces de manière non sélective, est par ailleurs la méthode de pêche la plus utilisée.

Les atteintes à la biodiversité ne sont donc pas une fatalité. Changer les pratiques agricoles en incitant économiquement à poursuivre l’effort de diminution ou de meilleurs ciblage des traitements serait une des solutions, mais perdre en productivité pourrait aggraver l’empreinte territoriale de l’agriculture. Nous pourrions aussi agir à la source de cette dernière en consommant différemment : la totalité des cultures fourragères, une bonne partie des oléoprotéagineux et trois quarts des céréales alimentaires cultivées et consommées en France sont destinées au bétail. En limitant le gaspillage alimentaire et en végétalisant nos alimentations, nous pourrions réensauvager de larges territoires. La superficie libérée chaque année serait facilement supérieure à celle utilisée par l’étalement urbain.

Contrairement à nos ancêtres, nous avons bien le choix. Nul Français n’est contraint, pour se nourrir, de participer au massacre des oiseaux migrateurs. Malheureusement, nos gouvernants accordent aux chasseurs des passe-droits vis-à-vis de la réglementation européenne en leur permettant de chasser des espèces protégées.

Crédit: Thegreekphotoholic — 123RF

La majeure partie d’entre nous pourrions aussi nous passer très facilement de poissons. Malheureusement, les députés européens du Rassemblement National et Les Républicains ont voté et obtenu en 2019 un accroissement des subventions à la pêche pour les sept prochaines années ainsi que le maintien de l’opacité quant à leur utilisation. Ces mesures destinées à limiter la hausse des prix face à l’épuisement des ressources s’accompagne de plus de recommandations alimentaires nationales ne cessant d’encourager les Français à en consommer toujours plus de poissons.

Enfin, le gouvernement et l’Europe continuent d’arroser de subventions les secteurs alimentaires qui causent le plus de dégâts à la biodiversité : pêches, élevages et grandes cultures qui les fournissent. Le  Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche a ainsi versé 588 millions d’euros à la France pour la programmation 2014–2020 et en 2019 les subventions sur les autres produits animaux étaient de 823 millions d’euros, soit 2,7 fois plus élevées que celles dédiées aux produits végétaux. En mars dernier, 3600 scientifiques ont souligné l’urgence environnement à modifier les conditions d’attribution des subventions de la PAC.

Au XVIIIe siècle, l’utilisation du pétrole a sauvé les dernières baleines en remplaçant leur graisse comme combustible dans les lampes à huile. Au XXIe siècle l’innovation salutaire pourrait se trouver dans des spécialités végétales savoureuses, facilitant la diminution progressive de la part des produits animaux, et dans le retour en grâce des légumineuses et céréales qui furent pendant des millénaires à la base de notre alimentation. Encore faudrait-il que le politiques agroalimentaires française et européenne commencent réellement à prendre en compte les impacts sur la biodiversité et cessent de faire obstacle à cette transition plus que jamais nécessaire.

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Auteurs :

Élodie Vieille Blanchard, docteure en sciences sociales, auteure du livre Révolution Végane et présidente de l’Association végétarienne de France.

Jean-Marc Gancille, auteur de Ne Plus se mentir (Éd. rue de l’Échiquier) et co-fondateur du collectif Rewild.

Jérôme Segal, historien, maître de conférences à la l’Université Paris-Sorbonne, auteur d’Animal Radical (Lux Éditeur, mai 2020).

 

Contact  — Élodie Vieille Blanchard
Présidente de l’Association végétarienne de France
06 32 43 86 40 — presidente@vegetarisme.fr

 



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